Critique ciné : Get Out, de Jordan Peele

Il y a plusieurs façons d’évoquer le racisme au cinéma. Tout d’abord, il y a la méthode Steve McQueen (12 Years a Slave) : propre, réaliste, ancrée dans l’histoire. Cette méthode a notamment séduit Nate Parker avec Birth of a Nation et les ratés qu’on lui connaît. Puis il y a la méthode Tarantino (Django Unchained) : excessive, outrancière, musicale. On connaît aussi la méthode Philippe de Chauveron (A Bras Ouverts) : prétendument drôle, nauséabonde, toxique. Aujourd’hui, nous allons voir la méthode Jordan Peele : fine, efficace, référencée. Parlons de Get Out.

Le résumé

Couple mixte, Chris et sa petite amie Rose  filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle famille, Missy et Dean lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable.

La critique

Quoi de plus malin que réaliser un film d’horreur pour dénoncer le racisme ? A partir d’un budget famélique, Jordan Peele va se servir d’une réalité étouffante pour en faire une comédie noire horrifique des plus efficaces. Des films d’horreur traditionnels, Peele a tout repris. Jump scares, personnages inquiétants, obscurité omniprésente, les fans de cinéma d’horreur seront en terrain connu. Sauf qu’ici, pas de tueur en série, pas de victime et de décisions connes, juste des personnages en apparence normaux.

Seul Noir au milieu d’une foultitude de têtes blanches, le personnage de Chris est un modèle de caractérisation. Tout d’abord méfiant puis docile, il vire très rapidement à la parano, voire même à la panique quand ses premiers soupçons sont confirmés. Mais avant cette tournure, on se retrouve face au quotidien et à nos propres vices. On balance quelques petits vannes innocentes, on lâche le cliché qui va bien pour faire rire la galerie ou « flatter » l’égo. C’est ce qui nous entoure. Par la qualité des dialogues, Jordan Peele questionne le spectateur sur son propre rapport au racisme, parce que le film adopte le point de vue d’un afro-américain, et non pas d’un blanc. Il pousse cette prise de conscience encore plus loin en faisant rire de situations qui ne sont pas particulièrement drôles. On rit, mais on est gênés de rire. Seul un vrai malaise s’installe, jusqu’à un dernier tiers libérateur et purement jouissif.

Contrairement à un Tarantino qui tartine son Django de « nigger » et autres joyeusetés, Jordan Peele ne choisit pas la facilité. Plutôt que de s’attaquer au simple langage, il attaque directement un problème plus profond, à savoir l’intégration « obligatoire des » Noirs à la culture blanche. Le corps peut rester noir, mais l’esprit doit être blanc. Le message dénoncé ne pourrait être plus explicite. Peele pointe aussi le rapport à l’écran, les relations « interraciales » comme on dit et d’autres sujets autres que l’esclavage (un sujet très récurrent depuis quelques années). Subtil et efficace.

On pestera tout de même contre une fin un peu trop heureuse, là où Peele aurait pu enfoncer le clou et ne pas sortir de la noirceur (sans mauvais jeu de mot) dans laquelle le film baigne pendant 1H30. A cela, il a préféré une conclusion purement comique, peut-être plus dans le ton de ses vidéos habituelles. C’est pas forcément ce que j’attendais mais je m’en contente !

Pour son premier film, Jordan Peele n’y va pas de main morte et tord le cou aux blagues, aux clichés, aux idées reçues et à tout ce qui fait le sel du racisme ordinaire. Ajoutez-y une immense torpille contre l’intégration culturelle et vous obtenez probablement le film le plus radical sur le racisme et l’un des meilleurs films d’horreur de l’année. Pour cinq millions, on va dire que c’est plutôt rentable !

Détails

Réalisateur : Jordan Peele

Casting : Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener, Bradley Whitford, Caleb Landry Jones

Distributeur : Universal

Date de sortie : 3 mai 2017

Budget : 5 millions $

Trailer en VOST