Daredevil, le Diable de Netflix

Tout le monde devrait regarder Daredevil. Ados, parents, seniors, producteurs de films ou de séries, réalisateurs, scénaristes, nous avons tous quelque chose à gagner en regardant Daredevil. Ne vous méprenez pas, je parle de la série de Netflix sortie cette année, pas l’immondice pondu par Mark Steven Johnson il y a une dizaine d’années. C’est le premier challenge que devait relever Marvel, à savoir faire oublier au grand public la seule image qu’il avait du héros. Rappelez-vous, à l’époque Marvel ne faisait que « prêter » des noms, des licences. En gros, la société co-produisait des films, puisque sa première vraie production interne n’est arrivée qu’en 2008 avec Iron Man. Du coup, la qualité dépendait beaucoup du studio qui s’occupait de la production. En l’occurrence, c’est la 20th Century Fox qui possédait les droits d’exploitation de Daredevil. Or il se trouve que la major ne se souciait pas vraiment de faire des films de qualité à l’époque. Daredevil, Elektra et les Quatre Fantastiques ne me contrediront pas. Seuls les X-Men ont eu droit à leur heure de gloire et uniquement parce qu’un bon réalisateur y était rattaché.

Mais il faut comprendre qu’au début des années 2000, le cinéma de super-héros n’avait pas les mêmes enjeux qu’aujourd’hui. 2003, c’était juste un an après la naissance de Spider-Man au cinéma et les super-héros n’avait pas encore la cote comme maintenant. On ressortait de quelques années noires provoquées par le grand Joel Schumacher, coupable des non moins géniaux Batman Forever et Batman & Robin, deux ignobles navets rejoints en 2003 par Daredevil donc. Rendez-vous compte, il a fallu 8 ans à la Warner pour lancer la mise en chantier d’un nouveau film Batman. Chez Marvel, on a attendu encore plus longtemps pour ressortir Daredevil du placard. Dans les deux cas, l’attente en valait la peine.

La série Daredevil est un véritable modèle du genre, à tous les niveaux. Avant même de parler de super-héros, de thèmes développés ou autres, Marvel a choisi le bon moyen de distribution : Netflix. Je ne sais pas ce que vous pensez du géant américain et je reviendrai sûrement sur son développement en France dans un futur papier, mais je trouve que c’est le meilleur moyen de diffuser une série. Dans une série, tout est question de rythme. Rythmer un film, sans être facile, c’est beaucoup moins compliqué que d’étaler une intrigue sur dix, quinze ou vingt épisodes. Il faut toujours ce petit truc qui fait que vous regarderez la suite ou en tout cas que vous aurez la force d’attendre une semaine avant de voir la suite. C’est ce que je reproche constamment à la plupart des chaînes : elles ne nous laissent pas le choix. On met à votre disposition le premier épisode et après vous êtes partis pour une semaine d’attente, à chaque fois.

Vous allez me dire : « Tu peux attendre que la saison soit terminée pour tout regarder d’un coup ! ». Oui mais non, surtout à l’heure actuelle. La probabilité de se faire spoiler d’une semaine à une autre en ouvrant une simple page Internet avec Twitter et Facebook est bien trop élevée. Du coup, il faut attendre. Quand les séries sont très bien gérées et ne proposent pas de mauvais épisodes, comme Breaking Bad, ce n’est pas vraiment un problème, on sait attendre. En revanche, quand la qualité de la série n’est pas constante, l’attente entre deux épisodes peut être fatale, voire même lasser. Netflix, c’est le pari inverse. On ne joue pas avec l’attente du spectateur. Si on vous met le premier épisode en ligne, on met les autres aussi. Vous pouvez tout regarder d’un coup, répartir sur plusieurs jours ou plusieurs semaines. Vous regardez votre série comme vous en avez envie.

Pour Marvel, c’est une première. Un, la série est diffusée autrement qu’Agents of S.H.I.E.L.D et Agent Carter, toutes deux beaucoup plus conventionnelles. Deux, le studio a donné carte blanche à Netflix. Sachez qu’ils ont des moyens et de l’ambition là-bas ! Leur but, ce n’est pas d’aller chatouiller les pieds d’ABC ou de la CW, non non. Eux ce qu’ils veulent, c’est jouer dans la cour des grands, avec AMC et HBO, là où on parle de choses sérieuses, de vraies séries et non pas de sitcoms avec des « freaks of the week ». Du coup, ça apporte une véritable garantie à Marvel et au public : celle de se retrouver face à un divertissement de qualité et ambitieux. C’est exactement ce qu’est Daredevil.

Tout ce qui fait une bonne série est là et tout ce qui pourrait l’alourdir est évité. La niaiserie d’Arrow vous agace et vous avez envie de trucider le duo Ollicity à chaque épisode ? Daredevil est fait pour vous. Vous préférez un vilain travaillé plutôt que dix gusses sortis de nulle part et inoffensifs ? Daredevil est fait pour vous. Vous aimez les plans travaillés, les esthétiques recherchées et Old Boy ? Daredevil est fait pour vous. Je pourrais parler des heures de la série que je n’en aurais même pas terminé avec les bons choix qu’ont fait les producteurs.

La plus grande force de Daredevil est de savoir prendre son temps. Le grand méchant n’est pas introduit dès le début, on ne retrace pas les origines laborieuses du héros d’un seul coup, on étale. On a treize épisodes à réaliser, pourquoi se presser ? Pourquoi vouloir en faire trop ? La série n’en fait jamais trop, jamais. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle ne faiblit jamais. Le showrunner a su gérer la montée en puissance du récit de manière remarquable, sans pour autant partir dans le grand n’importe quoi. Le Matt Murdock que vous avez rencontré au premier épisode n’est pas le même que celui que vous quitterez à la fin du treizième. Rarement je n’ai vu un héros traité de manière aussi intelligente, ciné compris. On est face à un antihéros torturé, avec ses doutes, ses méthodes, sa personnalité et son nemesis : Wilson Fisk, le « Kingpin ». Il est l’exact opposé de Murdock. Il est mauvais, dérangé, ultra-violent, malfaisant. Pourtant et ça je peux vous l’affirmer, vous allez l’aimer ce perso ! Ajoutez à ça des scènes d’une violence incroyable où tout le monde déguste, des personnages secondaires attachants ou repoussants, une intrigue menée d’une main de maître et des acteurs investis et vous obtenez la meilleure série liée au monde des super-héros produite jusqu’à maintenant. Mieux, j’irais même jusqu’à dire que c’est la meilleure chose que Marvel ait créé, pour la télévision et le cinéma.

Je ne vous cache pas que j’étais très enthousiaste à l’idée de découvrir le Daredevil « next-gen » et que la série a comblé mes attentes en plus d’avoir fait monter mes exigences vis-à-vis de Marvel. Maintenant qu’ils ont prouvé qu’ils sont capables de faire de belles choses sombres et aux antipodes de leurs productions cinématographiques, je vais attendre un peu plus que de simples divertissements orientés fun de leur part. Daredevil n’est qu’une porte vers un monde héroïque télévisuel et cinématographique meilleur, plus ambitieux, plus complexe, plus réfléchi. Il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin.