Sense8, le chef d’oeuvre des Wachowski ?

J’ai mis un peu de temps avant de trouver comment présenter cette critique. Abonné Netflix depuis quelques mois, je me suis adonné aux joies du binge-watching avec Sense8. Pourtant, si j’ai habituellement tendance à rédiger mes critiques à chaud, cette méthode s’est révélée inefficace avec la série des Wachowskis. J’avais trop d’éléments en tête, trop de pistes à développer, trop d’idées à exploiter. Il m’est impossible de n’aborder la série que d’une seule manière et c’est pour cette raison que j’ai préféré attendre quelques jours afin d’avoir les idées claires. Parce que Sense8 est dense, parce que Sense8 est riche, parce que Sense8 est tout simplement l’œuvre la plus aboutie et la plus grandiose d’Andy et Lana Wachowski.

Bound to the Matrix

Avant de se plonger pleinement dans Sense8, il me semble utile de rappeler quelques éléments. Sense8 constitue la première incursion des Wachowskis dans le petit monde de la télévision. Historiquement, ce sont deux réalisateurs de cinéma, à l’origine de la trilogie Matrix, dont le premier volet est à peu près autant aimé que le dernier est détesté. Enfin, « détesté » est un bien grand mot. Disons que le cercle de fans de l’original a eu du mal avec les deux suites. Ces trois films-là ont rapporté une petite fortune à la Warner, qui a par la suite continué à distribué leurs films. Malheureusement, il semblerait que la trilogie Matrix soit une anomalie au sein de la filmographie des Wachowskis. Plus jamais ils ne connurent le succès, ni même la rentabilité.

Speed Racer ? Trop kitsch. Cloud Atlas ? Trop gourmand. Jupiter’s Ascending ? Trop « Wachowskien ». Chaque nouveau long-métrage était un pas de plus vers le précipice, poussé à la fois par une critique trop froide et un public dressé au ciné fast-food et explosif. Comment séduire un public avide de tueries, de robots ou de super-héros quand vous ne proposez que des courses de voitures ultra-colorées ou six histoires différentes entremêlées dans un film choral de 3H sur l’universalité ? La tâche est à la limite de l’impossible et seuls les amateurs des Wachowskis (dont je fais partie) s’y sont retrouvés. Cependant, entre la sortie du premier Matrix et aujourd’hui, il n’y a pas eu que des films dans la vie de nos deux réalisateurs, mais au moins un autre événement majeur qui aura son importance un peu plus loin dans cet article. Larry Wachowski est devenu Lana Wachowski et ce changement de sexe est devenu public en 2012, lors de la sortie de Cloud Atlas. Un tel changement n’est jamais anodin et cette nouvelle identité a profondément affecté la carrière des Wachowskis. D’ailleurs, je vous invite à regarder le discours prononcé par Lana lors du gala pour le HRC.

Sense8, une histoire de liberté télévisuelle

On a donc deux réalisateurs marginaux dont le succès initial reste aujourd’hui inexpliqué et incapables de remplir de nouveau les salles depuis la fin de la trilogie Matrix. Que faire si le cinéma qui vous offrait de vraies opportunités avant se contente aujourd’hui de se regarder le nombril en ne piochant que dans des recettes éculées ou des ressorties de vieux concepts ? Basculer sur la télévision pardi ! Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, le format séries est monté en puissance à une vitesse vertigineuse, certaines personnes n’hésitant pas à la qualifier de nouveau ciné. Il est vrai que les moyens sont plus importants, que les shows sont ambitieux et que les chaînes payantes prennent de gros risques. En 5 ou 6 ans, nous avons quand même assisté à la naissance de Breaking Bad, Game of Thrones, Mad Men, j’en passe et des meilleures. Même les gros bonnets du cinéma, Marvel en tête, se mettent à faire de bonnes séries. C’est le monde à l’envers ! Il n’est donc pas si surprenant que l’on retrouve les Wachowskis à la tête d’une série TV, produite et diffusée en exclusivité sur Netflix. Mais ils ne sont pas seuls sur le projet. Le script a été travaillé en collaboration avec J. M. Straczynski, bien connu des amateurs de science-fiction et des lecteurs de comics puisqu’il est à la fois à l’origine de Babylon 5 et de nombreux comics (comme Rising Stars et Midnight Nation). A la réalisation, on retrouve bien évidemment Andy et Lana Wachowski mais aussi Tom Tykwer, réalisateur de Run Lola Run et de Cloud Atlas (en collaboration avec les Wachos), et James McTeigue, que l’on voit trop peu à mon goût. Peu connu, il est quand même à l’origine de l’adaptation de V pour Vendetta et de Ninja Assassin, deux films produits par les frères Wachowski. La boucle est bouclée. Des réalisateurs qui ont l’habitude de travailler ensemble, un scénariste compétent, un groupe qui n’hésite plus à sortir les moyens pour faire de bonnes séries, tous les ingrédients étaient réunis pour produire une série de qualité. Le résultat va bien au-delà.

Sense8 raconte l’histoire de huit personnages issus des quatre coins du monde, huit « sensitifs » connectés par on ne sait quel miracle. Chaque sensitif ressent ce que chacun des sept autres ressent, peut lui parler voire même prendre sa place si besoin est. C’est de la science-fiction « terre à terre », sans éléments futuristes. Comme les Wachowskis sont à la barre, chaque personnage est un archétype, un cliché si vous préférez (même si je n’aime pas la connotation négative du terme). Le gentil flic, la DJ hipster, l’acteur dragueur, la lesbienne hacktiviste, les ficelles peuvent sembler grosses (elles le sont d’ailleurs). D’autant plus que le film démarre en ne présentant pas un scénario, mais des personnages. Le fait que ce soit des sensitifs n’importe que peu au départ. On nous les présente au sein de leur environnement, on montre les différentes cultures. Les deux premiers épisodes de Sense8 ont un petit côté carte postale pas déplaisant.

Huit destins en une seule série, l’exercice paraît compliqué, d’autant plus qu’on ne parle pas de plusieurs destins réunis au même endroit par le plus grand des hasards comme dans un Lost. Ici, on parle de huit personnes très différentes et très distantes. S’il ne s’agissait que de leur faire résoudre le fil rouge tous ensemble, la série ne serait pas franchement différente de toutes les autres. Du coup, les Wachowskis ont poursuivi le travail qu’ils avaient entamé avec Speed Racer et Cloud Atlas en superposant différents « niveaux de scénario ». Je sais, le terme est confus et pas très vendeur mais je ne sais pas comment l’appeler autrement. Il y a plusieurs façons de raconter de multiples histoires. Admettons que vous disposiez de six segments, comme dans Cloud Atlas. Vous pouvez raconter votre histoire de plein de manières différentes. Pour simplifier, j’en ai retenu trois :

  • Faire chaque segment un par un, en allant crescendo ;
  • Faire les premières parties des cinq premiers segments, puis le sixième, puis revenir au premier dans l’ordre inverse (narration en oignon, comme dans le livre Cloud Atlas : 1-2-3-4-5-6-5-4-3-2-1) ;
  • Faire comme bon vous semble, tout mélanger et prier pour que la sauce prenne.

On connaît les Wachowskis, ils aiment bien se lâcher donc ils ont opté pour cette troisième solution (comme dans leur adaptation de Cloud Atlas). Cette façon de faire nécessite un sens du découpage et du montage aiguisé et c’est la première chose qui impressionne dans Sense8. La série ne cesse de jongler entre les pays et les personnages sans que le récit ne devienne confus. Chaque protagoniste possède un arc narratif qui lui est propre, un arc narratif partagé avec quelqu’un d’autre et un rôle à jouer sur le fil rouge. Du coup, le défi était de mélanger huit personnages, huit histoires, huit endroits et tous les personnages secondaires, puis retomber sur le fil rouge à la fin. Pour éviter d’obtenir un cocktail trop compliqué à ingurgiter, le show peut être divisé en trois actes bien distincts : introduction des personnages, de leurs intrigues personnelles et du fil rouge, développement et focus sur les intrigues personnelles, conclusion des intrigues personnelles puis du fil rouge.

Là où Cloud Atlas était blâmé pour sa trop courte durée par rapport à son « contenu » faramineux, Sense8 dispose d’une dizaine d’heures pour étaler tout ce qu’elle a à offrir. C’est là qu’on se rend compte qu’effectivement, le temps était le seul vrai manque aux films des Wachowskis. Notez d’ailleurs qu’aux intrigues individuelles viennent s’ajouter les backgrounds des différents personnages. Mais j’y reviendrai plus tard, cette première partie étant consacrée au challenge technique que proposait une narration aussi éclatée, un défi relevé haut la main par les Wachowskis, Tykwer et McTeigue.

Il est possible de regarder une œuvre issue de la tête des Wachowskis de plusieurs manières : soit on se contente de l’aspect purement technique, soit on creuse un peu plus loin pour explorer les thématiques chères au duo de réalisateurs. Contrairement à Jupiter, Matrix ou Speed Racer, je pense qu’il est impossible d’apprécier Sense8 en se contentant de la forme, aussi séduisante soit-elle. Tout comme Cloud Atlas, la série propose un développement très lent et des thématiques aussi variées qu’inhabituelles (à la télévision ou au cinéma). Ce ne sont pas des œuvres de divertissement pur, même si Sense8 offre son lot d’action et de péripéties. Je vois même Sense8 comme un véritable prolongement de Cloud Atlas, en plus détaillé mais aussi un peu plus accessible.

Tous les thèmes chers aux Wachowskis sont dans Sense8. Tous. Sans exception. Complots, connexion, soulèvement, deuil, rejet, pardon, libre arbitre, religion, Sense8 parle de tout, de la vie en général. Mais avant même d’être une série où l’on parle de complots ou de libre arbitre, Sense8 est une série profondément humaniste. Jamais les Wachowskis n’ont réalisé une œuvre aussi optimiste quant à la nature humaine et à sa capacité à partager, aider ou aimer. Le simple fait de prendre 8 personnages issues de cultures différentes va dans ce sens, et même si j’aurais aimé entendre les personnages parler dans leur langue natale (et non pas en anglais), on sent qu’un vrai travail a été effectué sur cet aspect. A l’heure où Internet se soulève contre le manque de diversité au sein des différents médias, cette variété est bienvenue. Certains passages où tous les personnages « communient » sont bluffants et réellement émouvants. Mention spéciale à la fin de l’épisode 4, d’une beauté ahurissante. La série est parcourue de quelques uns de ces moments de grâce pure, où l’on oublie tout pour se retrouver face à de l’émotion, et uniquement de l’émotion.

Mais les deux réalisateur ne se sont pas limités à la culture puisque Lana Wachowski est allée jusqu’à créer son premier personnage transgenre. J’évoquais un peu plus haut le changement de sexe de la réalisatrice. Cette particularité a directement impacté le scénario de la série puisque le segment de Nomi, la fameuse lesbienne hacktiviste, a une légère odeur d’autobiographie. D’ailleurs, la sexualité n’a rien de tabou ici, au contraire. Le désir et le plaisir ont autant de valeur que la joie ou la tristesse. Ne vous étonnez pas de voir un gode-ceinture ou du sexe gay à droite à gauche, tous ces éléments ont parfaitement leur place ici. De la même manière, les réalisateurs ont pris quelques décisions plutôt couillues, comme le simple fait de montrer une naissance…du point de vue de la sage femme. Ce sont des choses que l’on voit peu (voire pas du tout), aussi bien à la télévision qu’au cinéma. Les Wachowskis ne s’imposent pas ce genre de limites et ils aiment cette authenticité (souvenez-vous des maquillages de Cloud Atlas ou Jupiter’s Ascending).

Si on retrouve donc avec plaisir tout ce qui fait d’un Wachowski un Wachowski (même l’antagoniste à la Smith y est), quelques nouvelles choses font leur apparition, le traitement de la famille par exemple. Cet aspect était effleuré dans Speed Racer. Ici, il est primordial puisque chaque personnage a un passé et surtout des attaches. C’est même cette famille qui les définit et les rend différents les uns des autres. Si certains segments sont plus influencés par cet aspect que d’autres (je pense notamment à ceux de Capheus, Wolfgang et Sun), ça n’empêche pas le spectre familial de rôder au dessus de nos personnages. Notez au passage que la présence de la famille ne se traduit pas forcément par un conflit. Je précise parce que les scénaristes ont tendance à assombrir cet aspect dans les films ou séries. Vous ne verrez que très peu de films où le synopsis indiquera : « C’est l’histoire d’une fille et de sa mère et…tout va bien entre elles ». Vous voyez ce que je veux dire ? Dans Sense8, la famille est utilisée à toutes les sauces : approbation, respect, héritage, mépris, partage, etc. Encore une fois, les Wachowskis ne se cantonnent pas à renvoyer une image négative de la famille, là où de nombreux réalisateurs cherchent à en dresser un portrait sombre.

Tout au long de la série, tous les personnages sont confrontés à des choix, évidents pour certains, impossibles pour d’autres. Cette notion de choix, que l’on retrouve dans toute la filmographie des Wachowskis, est ici omniprésente et prend de plus en plus d’importance au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire. Du simple mariage au meurtre en passant par la protection, il possède de nombreux visages et pose souvent problème. C’est là que la connexion entre les sensitifs entre en jeu. Il y a plusieurs façons d’interagir : une simple visite, matérialisée par la présence d’un sensitif aux côtés d’un autre, et le don de compétences. Chaque sensitif, en plus d’avoir sa personnalité, possède son propre domaine dans lequel il excelle. Sun est une experte en arts martiaux (normal, elle est asiatique, Wacho style), Capheus est un excellent conducteur, Will manie les armes à feu à la perfection, etc. Certaines personnes reprochent ce petit côté « RPG », où chaque personne a ses propres « skills », mais il ne faut pas oublier que les Wachowskis sont de purs geeks, qu’ils baignent tout comme nous dans la pop culture et surtout qu’ils construisent leurs personnages comme des archétypes. Rien de bien surprenant à ce que certains clichés ressortent de l’attribution des compétences, d’autant plus qu’ils sont compensés par la richesse du background des personnages.

Vous l’aurez compris, tout ce qui fait le charme de Sense8 réside dans ses personnages et leur traitement. Débarrassés des SFX et des contraintes temporelles liées au cinéma, les Wachowskis peuvent enfin se concentrer sur ce qui importe vraiment, à savoir des caractères forts et un univers d’une densité folle. Tour à tour série d’action, dramatique, comique, Sense8 est l’aboutissement de 20 ans de carrière et la preuve même qu’avant d’être des réalisateurs de blockbusters visuellement ébouriffants, Andy et Lana Wachowski sont surtout des conteurs hors-pair. Avec un peu de mauvais goût, peut-être. Maladroits, sûrement. Mais sincères, généreux et trop passionnés pour se laisser brider et faire des concessions. Mise en scène et montage à la limite de la perfection, personnages attachants, dialogues simples mais univers fascinant, les Wachowskis n’ont jamais été aussi bons. Rendez-vous l’année prochaine pour la suite !

Trailer de la saison 2

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